Chronologie d'un projet fascinant
C’est en 2013 que me vint l’idée de construire mon propre petit voilier en bois, après avoir constaté la popularité de fabriquer ce type d’embarcations traditionnelles sur la côte est des États-Unis, en Australie, au Royaume-Uni, en France et dans quelques provinces canadiennes, telles que la Nouvelle-Écosse et la Colombie-Britannique. Du même coup, je réalisais qu’ici au Québec, au contraire, rares étaient les passionnés de bateaux en bois, et plus rares encore ceux qui en construisent de leurs mains. C'est dommage car la construction d’embarcation en bois était encore courante avant les années 1960, partout le long du fleuve Saint-Laurent et de son estuaire.
En tout cas, pour ma part. je voulais voir comment passer de l’intention à l’action… Je savais bien que construire moi-même un voilier en bois ne serait pas chose facile. Comme me faisait remarquer un ami : « Daniel, réfléchis bien avant de te lancer là-dedans, car construire un bateau, ce n’est pas fabriquer un meuble. Cela s’apparente davantage à fabriquer un instrument de musique : c’est une structure complexe et toute en courbes ! » Mise en garde qui n’aura pourtant pas suffi à me décourager de tenter de mener à terme mon projet, mais que je garderai à l'esprit tout au long du processus, pour ne pas perdre de vue les lignes directrices de la réalisation de mon futur bateau : symétrie, harmonie, solidité, étanchéité... et, bien entendu, une conjointe compréhensive !
Par contre, avant de me lancer dans l’aventure, outre la conviction de posséder l’habileté requise pour réaliser mon projet, je devais tenir compte de trois autres facteurs : le coût, le délai et le lieu. Pour les deux premiers points, ça irait : j’avais déjà estimé mon budget en fonction de l’achat à rabais de matériel et d’outils de seconde main ; quant au délai, je ne m’en étais fixé aucun, puisque je comptais m’y consacrer une fois à la retraite, et par-dessus tout lorsque je me sentirais fin prêt. Restait le lieu le plus propice pour travailler. Ne possédant pas de garage ou de hangar, il me fallait trouver un espace suffisamment grand où construire mon bateau ? Certainement pas à ciel ouvert, et investir pour bâtir un garage s'avérait irréaliste. Réflexion faite, mon choix s’arrêta sur la véranda attenante à la maison : un espace de 20 x 12 pieds ouvert sur trois côtés, mais cerné d’un treillis de bois, et couvert par la toiture de la maison. C'était un bon compromis pour exécuter les travaux de mai à octobre, notamment, en lien avec la coque et autres composantes de grand format. L’atelier de bricolage du sous-sol permettra les travaux nécessitant peu d’espace, notamment durant l’hiver : stations de moule, puit de dérive, dérive, safran, barre, accastillage, rames…
Ne voulant rien précipiter et m’assurer du succès de l’entreprise, j’aurai mis près de quatre années à faire des recherches sur Internet durant mes temps libres, afin de me documenter sur les techniques, les matériaux et les outils nécessaires à la construction de mon futur bateau en bois. Des investigations qui m’auront davantage convaincu de me lancer dans l’aventure, d’une part, vu l’abondance de données utiles fournies, notamment, par de nombreux passionnés qui, comme moi, ont relevé le défi de construire leur propre embarcation. Leur habilité en la matière va du perfectionniste maniéré au touche-à-tout… Donc, je me suis dit : « Si eux le peuvent, je le peux ! »
Première démarche : trouver les plans de mon futur bateau. Après avoir visionné une multitude de plans de construction de bateaux vendus par le site Internet de l'entreprise WoodenBoat, au Maine, mon choix s’est arrêté sur les plans d’une barque à voile (skiff) de 16 pieds appelée Melonseed (graine de melon), du designer Marc Barto de O’Connell’s Wooden Boat Shop. Des plans comprenant 7 feuilles d’une construction catégorisée par le designer comme « intermédiaire » en terme de difficulté. Qu’importe, je jugeai que le défi n’en serait que plus excitant! Et puis, par la grâce de ses lignes, ce modèle me séduisait...
Or, à la réception des plans, je réalise que la tâche sera encore plus ardue qu’imaginée. Bien que respectant l’échelle indiquée (1 1/2 po. = 1 pied), certaines données sont avares de détails précis, hormis pour les stations de moule, l’étrave, le tableau arrière, dont les tracés sont à échelle réelle.
Mais, ce qui m’apparut d’abord comme une contrainte, se transformera en opportunité, car, en même temps que les plans du bateau, je me suis procuré un livre technique de construction de bateau en bois intitulé Building Small Boats de Greg Rössel. L’auteur est un enseignant émérite de la construction de bateaux en bois à la réputée WoodenBoat School. Ce livre s’avérera être mon guide et ma référence tout au long du processus de construction de mon bateau, par ses informations et illustrations claires sur les outils, matériaux, données et trucs techniques. Grâce à lui, j’aurai apporté à ma guise des variantes à mon bateau, et dans certains cas, modifier le type de matériaux ou de composantes suggérés par Barto, tout en conservant les paramètres initiaux des plans. C’est le cas, notamment, de l’ajout de rames, d’un banc amovible pour ramer, d’un banc arrière pour la tenue de barre, d’un plancher amovible, d’une écoutille, ainsi que de certains autres accessoires absents de la version du Melonseed Skiff proposée par Barto.
Parallèlement, il fallait me procurer les outils essentiels à la construction de mon bateau, dont certains m'étaient étrangers et requéraient un apprentissage pour pouvoir en apprivoiser les techniques et bien les utiliser.
Autre défi de taille : déterminer quelles essences de bois seront les mieux appropriées pour construire les différentes composantes de mon type de bateau. J'espérais pouvoir le plus possible utiliser des essences de bois disponibles localement. Par exemple, je comptais réaliser la coque en clins en cèdre blanc, même si je savais que je devrais composer avec quelques nœuds (au lieu de clins faits de contreplaqué marin collés à l’époxy proposés par Barto). Les clins seraient assemblés avec des clous de cuivre (clinker). D'ailleurs, toute la quincaillerie du bateau, telle que vis, clous, boulons, etc., serait anti-corrosion : cuivre, bronze, bronze de silicium, acier inoxydable. J’allais aussi construire le pont (deck) en lamelles de cèdre espagnol, un beau bois exotique très résistant à la pourriture, que j’ai acheté à un ébéniste à un prix avantageux. Les autres bois utilisés sont le chêne blanc, le frêne, le cerisier noir, le mélèze et l’épinette.
Au cours de l’année 2017, je me suis consacré à la fabrication de diverses composantes mineures du bateau, comme les pièces d’accastillage en bois de chêne : taquets, chaumards, anneaux de mât, poulies et réas. J’ai aussi fabriqué les 12 stations de moule, ainsi qu’une boîte à vapeur (reliée à une bouilloire électrique par un tuyau de radiateur d’auto) pour les pièces devant être pliées à la vapeur, telles que les anneaux de mât ou les membrures de coque.
Puis, j'eus enfin la chance de dénicher l’endroit où acheter le cèdre blanc requis pour la construction de ma coque de bateau. Un vieil homme de Bury, en Estrie, qui m’a offert de venir choisir moi-même les billots de cèdre requis et de l'aider à les scier à ma convenance avec son moulin à scie portatif. Une bonne affaire ! Je me suis procuré ainsi une bonne cinquantaine de planches de 3/4 pouce x 8 à 10 pouces de large x 8,4 pieds de long, et ce, pour un prix très avantageux. Bois que j’allais ultérieurement planer et façonner pour en faire les clins de mon bateau de 3/8 pouces d’épaisseur x 16,4 pieds de long.
Entre-temps, mon ami Louis m’annonçait qu’il projetait d’abattre un mélèze sur sa propriété de Saint-Alexis-des-Monts en Mauricie, me proposant de me fournir la souche, sachant que c’est ce que je cherchais pour fabriquer l’étrave de mon bateau. Nous avons donc convenu que j’irais l’aider à abattre l’arbre et à l’essoucher. Ce qui ne fut pas une tâche facile, mais l’effort en valait la peine, car une fois séchée, cette souche me permit de fabriquer l’étrave la plus solide qui soit pour mon bateau !
Bref, la construction du bateau, à proprement parler, se sera déroulée du printemps 2018 à l’automne 2021, comptabilisant quelques milliers d’heures de travail ardu, mais combien passionnant et valorisant.
Au fur et à mesure de l’avancement des travaux, j’ai pris plusieurs photographies. Aussi, via le présent blog, il me fait plaisir de partager avec vous chaque étape du processus de construction de mon joli voilier (voir les liens ci-contre). Qui sait, cela réveillera-t-il en vous l’envie de relever le passionnant défi de construire votre propre embarcation ?
J’ai baptisé mon bateau COLOMBE en hommage à ma mère, Colombe McMurray. D'ailleurs, traditionnellement, on donnait toujours aux bateaux des noms féminins.
Enfin, c'est à l’été 2022 que ma belle COLOMBE navigua pour la première fois sur le majestueux lac Memphrémagog, au Québec.
Quelques variantes apportées au Meloseed Skiff de Marc Barto
(1) Accastillage en bois : poulies, taquets, chaumards; (2) étai, drisses, haubans et écoute en polyester trois torons imitation de chanvre; (3) caps-de-mouton en bois au lieu de ridoirs en métal; (4) superficie de voile légèrement inférieure; (5) aiguillot et fémelot du safran attachés uniquement au tableau arrière; (6) dérive avec manche de pivotement et sans lest de plomb; (7) bôme à corne; (8) ajout d'une écoutille de pont; (9) coque en bordées de cèdre blanc; (10) étrave en une seule pièce de bois (souche de mélèze).
Éléments ajoutés au modèle proposé par Barto
Varangues, poteaux de barrots, plancher amovible, banc arrière et banc d’aviron amovibles, rames et dames de nage, vide-vite de coque et anneau de touage.




